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L'École de la Salpêtrière, aussi appelée École de Paris, est, avec l'École de Nancy, l'une des deux grandes écoles ayant contribué à l'« âge d'or » de l'hypnose en France de 1882 à 1892. Le chef de file de cette école, le neurologue Jean Martin Charcot, contribue à réhabiliter l'hypnose comme sujet d'étude scientifique en la présentant comme un fait somatique propre à l'hystérie. Charcot utilise également l'hypnose comme méthode d'investigation, pensant mettre ses patientes hystériques dans un « état expérimental » permettant de reproduire et d'interpréter leurs symptômes. Les travaux de la Salpêtrière introduisent également une nouvelle vision des phénomènes hystériques. Charcot ne considère plus les malades hystériques comme des simulatrices1 et découvre, à la surprise générale, que l'hystérie n'est pas le privilège des femmes2. Enfin, Charcot rattache l'hystérie aux phénomènes de paralysies post-traumatiques, établissant les bases d'une théorie du traumatisme psychique. Parmi les collaborateurs de Charcot considérés comme les membres de l'École de la Salpêtrière, on compte notamment Joseph Babinski, Paul Richer, Alfred Binet, Charles Féré, Pierre Janet, Georges Gilles de La Tourette, Achille Souques, Jules Cotard, Pierre Marie, Paul Regnard et Victor Dumontpallier. Les travaux de l'École de la Salpêtrière ont une influence importante sur la plupart des grands cliniciens de l'époque, tels Sigmund Freud, Eugen Bleuler ou Joseph Delbœuf. Au terme des polémiques qui l'opposent à Hippolyte Bernheim et aux autres membres de l'École de Nancy, Charcot est accusé d'avoir opéré à la manière d'un montreur de spectacle forain, dressant ses patientes aux comportements théâtraux qu'il rapporte à l'hypnose3. Après sa mort en 1893, la pratique de l'hypnotisme décline dans les milieux médicaux4.
modifier Contexte historiquemodifier Magnétisme animal et émergence de l'hypnoseDepuis l'élaboration théorique du magnétisme animal en 1773 par Franz Anton Mesmer, les différentes tendances de la « médecine magnétique » combattent en vain pour être reconnues et institutionnalisées. En France, le magnétisme animal est introduit par Mesmer en 1778 et fait l'objet de plusieurs condamnations officielles, notamment en 1784 et en 1842, date à laquelle l'Académie des Sciences décide de ne plus s'intéresser aux phénomènes « magnétiques ». Cela n'a pas empêché un grand nombre de médecins de le pratiquer, parmi lesquels Charles Deslon, Jules Cloquet, Alexandre Bertrand et Alphonse Teste. Dans d'autres pays d'Europe, le magnétisme animal, qui ne fait pas l'objet d'une telle condamnation, est pratiqué par des médecins tels David Ferdinand Koreff, Christoph Wilhelm Hufeland, Karl Alexander Ferdinand Kluge, Karl Christian Wolfart, Karl Schelling, Justinus Kerner, James Esdaile et John Elliotson. Il est généralement admis que le médecin écossais James Braid fait la transition entre le magnétisme animal et l'hypnose. En 1841, Braid assiste à une démonstration du magnétiseur public Charles Lafontaine et en 1843 il publie Neurypnologie, Traité du sommeil nerveux ou hypnotisme. Vers 1848, Ambroise-Auguste Liébeault, encore jeune interne en chirurgie, commence lui aussi à s'intéresser au magnétisme animal. Influencé par les magnétiseurs Charles Lafontaine et Jules Dupotet de Sennevoy, il commence à endormir des jeunes femmes. Le 5 décembre 1859, le chirurgien Alfred Velpeau rend compte devant l'Académie des sciences d'une intervention pratiquée sous anesthésie hypnotique selon la méthode de Braid au nom de trois jeunes médecins, Eugène Azam, Paul Broca et Eugène Follin5. Ces derniers ont pratiqué la veille à l'hôpital Necker l'opération d'une tumeur anale sous anesthésie hypnotique. L'opération, très douloureuse par nature, se passe sans que la patiente ne donne aucun signe de douleur. L'année suivante, Joseph Durand (de Gros) publie son Cours théorique et pratique du Braidisme, ou hypnotisme nerveux. En 1864, Liébeault s'installe à Nancy comme guérisseur philanthrope, guérissant des enfants avec de l'eau magnétisée et par l'imposition des mains. Son intérêt pour le magnétisme animal a été ravivé par la lecture des travaux de Velpeau et Azam. Il apparaît comme un marginal à une époque où le magnétisme animal est complètement discrédité par l'académie lorsqu'il publie en 1866, dans l'indifférence générale, Du sommeil et des états analogues considérés surtout du point de vue de l'action du moral sur le physique. En 1870, le philosophe Hippolyte Taine présente une introduction aux théories de Braid dans son De l'Intelligence. En 1880, un neurologue de Breslau, Rudolf Heidenhain, impressionné par les réalisations du magnétiseur public Carl Hansen, adopte sa méthode et publie un livre sur le magnétisme animal6. En Autriche, le neurologue Moritz Benedikt fait également l'expérience de l'hypnose7, suivi par le médecin Joseph Breuer. modifier Charcot et la SalpêtrièreJeune interne en médecine, Charcot est nommé à l'Hôpital de la Salpêtrière qui, à l'époque, sert d'asile pour quatre ou cinq mille vieilles femmes pauvres8. Charcot remarque que la Salpêtrière héberge de nombreux malades souffrant de maladies nerveuses rares ou inconnues et constitue donc un excellent terrain de recherches cliniques. Dans les années 1860, il est rejoint par Joseph Babinski, qui devient son élève préféré. Entre 1862 et 1870, nommé médecin chef de l'un des plus grands services de la Salpêtrière, Charcot fait une série de découvertes qui font de lui le plus grand neurologue de son époque9. Il décrit la sclérose en plaques avec Alfred Vulpian en 1868, la sclérose latérale amyotrophique, dite « maladie de Charcot », l'ataxie locomotrice avec les arthropathies particulières qu'elle entraîne, dites « arthropathies de Charcot », les localisations cérébrales et médullaires, les hémorragies intra-cérébrales avec Charles Bouchard (« micro-anévrysmes de Charcot et Bouchard »), ainsi que l'aphasie10. Les recherches de Charcot sont fondées en grande part sur l'utilisation systématique de la méthode anatomo-clinique, qu'il définit comme « l'étude soigneuse des symptômes associée à la constatation du siège anatomique des lésions après la mort ». Au cours des années 1850 et 1860, l'hystérie devient un sujet d'intérêt croissant pour les médecins parisiens tels Charles Lasègue ou Pierre Briquet11. En 1870, Charcot obtient la responsabilité d'un service spécial réservé à un grand nombre de femmes souffrant de convulsions. Il cherche alors à établir les critères qui permettent de distinguer les convulsions épileptiques des convulsions hystériques. Pour sa recherche sur les maladies mentales, Charcot reprend la méthodologie qui s'était révélée féconde dans ses recherches en neurologie et qui consiste à distinguer des cas pathologiques spécifiques en choisissant comme cas typiques ceux qui comportent le plus grand nombre de symptômes possibles et en considérant les autres cas comme des formes incomplètes12. Le 18 juillet 1876, Charcot est membre d'une commission nommée par Claude Bernard pour étudier les expériences de métalloscopie (détermination du métal auquel la malade hystérique est sensible) et de métallothérapie (thérapeutique interne découlant de l'affinité révélée par les applications externes des métaux) du médecin Victor Burq1314. Parmi les autres membres de cette commission, on trouve Jules Bernard Luys et Amédée Dumontpallier. En 1878, Charcot commence à étudier l'hypnose, probablement sous l'influence de son collègue Charles Richet, qui a publié en 1875 un article sur « Le somnambulisme provoqué »15. Durant l'été 1878, il commence à utiliser l'hypnose comme technique expérimentale pour l'étude de l'hystérie. modifier L'hystérie et l'hypnosemodifier La Grande HystérieCharcot communique les résultats de ses recherches à l'Académie des Sciences le 13 février 188216. Cette même année, dans Sur les divers états nerveux déterminés par l'hypnotisation chez les hystériques, il réhabilite l'hypnose comme sujet d'étude scientifique en la présentant comme un fait somatique propre à l'hystérie. Charcot pense ainsi avoir caractérisé l'hypnose de façon objective par des signes physiques et surtout neurologiques non simulables17. Comme le souligne Pierre Janet, Charcot réalise un tour de force en faisant reconnaître l'hypnotisme par l'académie qui l'avait condamné à trois reprises sous le nom de magnétisme animal. Pour Charcot et les membres de son école, « un individu hypnotisable est souvent un hystérique, soit actuel, soit en puissance, et toujours un névropathe, c'est à dire un sujet à antécédents nerveux héréditaires susceptibles d'être développés fréquemment dans le sens de l'hystérie par les manœuvres de l'hypnotisation »18. Charcot décrit les trois stades successifs de ce qu'il appelle le « grand hypnotisme » ou la « grande hystérie » :
modifier Les leçons publiques
Détail de la toile d'André Brouillet montrant Blanche Wittmann en crise avec Jean-Martin Charcot (à gauche) et Joseph Babinski (à droite)
Charcot effectue de nombreuses leçons publiques à la Salpêtrière, auxquelles médecins et intellectuels de toute l'Europe se pressent pour pouvoir observer les phénomènes qu'il met en scène. Certaines des patientes hystériques de Charcot, telles Jane Avril ou Blanche Wittmann, surnommée « la reine des hystériques », deviennent aussi célèbres que des actrices de théatre. Dans ces présentations cliniques de patientes à la Salpêtrière, Charcot reproduit leurs symptômes sous hypnose. L'hypnotisme représente pour lui la part expérimentalisable de la névrose, dont il devient possible d'étudier les manifestations à loisir. La pièce dans laquelle ont lieu les séances publiques de Charcot est « une grande salle, espèce de musée, dont les murailles, voire le plafond, sont ornés d'un nombre considérable de dessins, de peintures, de gravures, de photographies figurant tantôt des scènes à plusieurs personnages, tantôt un seul malade nu ou vêtu, debout, assis ou couché, tantôt une ou deux jambes, une main, un torse, ou tout autre partie du corps. Tout autour, des armoires avec des crânes, des colonnes vertébrales, des tibias, des humérus présentant telle ou telle particularité anatomique ; un peu partout, sur les tables, dans des vitrines, un pêle-mêle de bocaux, d'instruments, d'appareils ; l'image en cire, non encore achevée, d'une vieille femme nue et étendue dans une espèce de lit ; des bustes, parmi lesquels celui de Gall, peint en vert »19. « On connaît la figure de M. Charcot ; elle rappelle celle de Napoléon Ier : regard pénétrant ; parole brève et sentencieuse ; rien de solennel ; pose de quelqu'un qui se sait en évidence et qui ne veut pas avoir l'air de poser ; habitude de jouer un rôle prépondérant ; entourage muet, attentif et recueilli »20. Lors de ces démonstrations, les malades passent par les trois états de la grande hystérie ainsi que par des états que Charcot appelle « dimidiés », la moitié du corps en catalepsie ou en léthargie, et l'autre moitié en somnambulisme21. Charcot et ses disciples font également la démonstration de phénomènes de « transfert » se rattachant à la métallothérapie qui consistent en ceci que l'aimant aurait la propriété à faire passer, chez certaines personnes extra-sensibles, de gauche à droite vice-versa, certaines manifestations unilatérales du grand hypnotisme. Joseph Delboeuf décrit ainsi une démonstration effectuée par Binet et Féré en 1885 : « la Wittman étant mise en catalepsie à gauche, en léthargie ou en somnambulisme à droite, si l'on approche d'elle, à son insu, un aimant soit à droite, soit à gauche, on renversera ce double état, le côté droit sera mis en catalepsie et le côté gauche en léthargie ou en somnambulisme. Si on lui donne une attitude cataleptique non symétrique, elle prendra, sous l'influence de l'aimant, l'attitude inverse »22. modifier Lésion dynamique fonctionnelle et théorie traumatico-dissociativeÀ cette époque, on considère que les paralysies traumatiques sont causées par des lésions du système nerveux consécutives à un accident23, bien que les anglais Benjamin Collins Brodie en 183724 et Russel Reynolds en 186925 aient déjà montré qu'il existait des « paralysies psychiques ». L'intérêt de Charcot pour l'hypnose est inséparable de la méthode anatomo-clinique, c'est à dire de l'identification des altérations anatomiques susceptibles d'expliquer les maladies nerveuses organiques26. Il a recours à l'hypnose dans une perspective expérimentale pour démontrer que les paralysies hystériques ne sont pas déterminées par une lésion organique mais par ce qu'il appelle une « lésion dynamique fonctionnelle » qu'il est possible de recréer sous hypnose puis de faire disparaître. Cette notion de « lésion dynamique » représente l'aveu que dans le cas de l'hystérie il faut abandonner l'idéal d'une mise en correspondance simple entre lésion anatomique et symptôme27. Comme l'écrit Freud en 1893, « la lésion des paralysies hystériques doit être tout à fait indépendante de l'anatomie du système nerveux puisque l'hystérie se comporte comme si l'anatomie n'existait pas »28. Pout Charcot, la « lésion dynamique » doit être interprétée comme le résultat d'une association subconsciente de l'organe atteint avec le souvenir d'un événement, d'un trauma29. Dès 1881, Paul Richer explique que la crise hystérique reproduit souvent un traumatisme psychique, notamment d'ordre sexuel30. Sur la base de ses recherches effectuées en 1884 et 1885 sur les paralysies traumatiques31, Charcot déclare que les symptômes hystériques sont dus à un « choc » traumatique provoquant une dissociation de la conscience et dont le souvenir, du fait même, reste inconscient ou subconscient32. Pour Charcot, le choc nerveux consécutif au traumatisme représente une sorte d'état hypnoïde, analogue à celui de l'hypnose, qui rend possible un effet d'auto-suggestion33. Si Charcot n'utilise pas l'hypnose dans un cadre thérapeutique, pour tenter de défaire les symptômes de ses patients, il n'en pose pas moins là les bases de la théorie « traumatico-dissociative » des névroses qui sera développée par Pierre Janet, Joseph Breuer et Sigmund Freud. Entre 1888 et 1889, ces derniers entreprennent de « retrouver » et « désuggérer » sous hypnose les souvenirs traumatiques de leurs patients. En 1892, peu avant sa mort, Charcot distingue l'« amnésie dynamique », où les souvenirs oubliés peuvent être retrouvés sous hypnose, de l'« amnésie organique », où cette récupération n'est pas possible34. modifier Polémiques avec l'École de Nancymodifier La question de la suggestionEn 1883, le médecin Hippolyte Bernheim, dans une communication devant la Société médicale de Nancy, définit l'hypnose comme un simple sommeil, produit par la suggestion et susceptible d'applications thérapeutiques. Cette déclaration équivaut à une déclaration de guerre contre les idées de Charcot, pour qui l'hypnose est un état physiologique très différent du sommeil, réservé aux individus prédisposés à l'hystérie et sans possibilité d'utilisation thérapeutique35. Pour Charcot, les propriétés somatiques de l'hypnotisme peuvent en outre se développer indépendamment de toute suggestion. Le chef de file de l'École de Nancy, conteste le fait que l'hypnose soit un état pathologique propre aux hystériques. Il fait remarquer que l'on peut tout aussi bien, si on le désire, provoquer artificiellement les manifestations de la grande hystérie chez des sujets non hystériques, ou bien encore provoquer chez les hystériques des manifestations tout à fait différentes de celles décrites par Charcot36. Pour lui, « ce qu'on appelle hypnotisme n'est autre chose que la mise en activité d'une propriété normale du cerveau, la suggestibilité, c'est-à-dire l'aptitude à être influencé par une idée acceptée et à en rechercher la réalisation ». Pour Bernheim et ses collègues, les patientes hystériques employées par Charcot lors de ses démonstrations sont des sujets faussés par un excès de manipulation, qui devinent inconsciemment ce qu'on attend d'elles et l'accomplissent. Elles ne font que répéter des leçons apprises à l'insu même de leurs maîtres37. Dans la seconde édition de son livre, Bernheim attaque directement Charcot en déclarant : « Les observateurs de Nancy concluent de leurs expériences que tous ces phénomènes constatés à la Salpêtrière, les trois phases, l'hyper-excitabilité neuro-musculaire de la période de léthargie, la contracture spéciale provoquée pendant la période dite de somnambulisme, le transfert par les aimants, n'existent pas alors que l'on fait l'expérience dans des conditions telles que la suggestion ne soit pas en jeu... L'hypnotisme de la Salpêtrière est un hypnotisme de culture »38. Le mathématicien belge Joseph Delbœuf assiste à des expériences à la Salpêtrière en 1885 avec le philosophe Hippolyte Taine. Delboeuf n'est pas convaincu de l'existence d'une polarité magnétique corporelle. Les expériences, auxquelles il a assisté à la Salpêtrière, sont, à ses yeux, loin de présenter les garanties scientifiques requises. Il craint, comme Bernheim et Beaunis de Nancy qu'il ne s'agisse de phénomènes de suggestion ignorée de part et d'autre, dont l'expérimentateur est tout aussi dupe que le sujet. Du 6 au 10 août 1889 se tient à la Faculté de médecine de Paris le premier congrès de psychologie physiologique, dont à peu près la moitié des communications portent sur l'hypnose. Le congrès est présidé par Charcot auprès de qui on trouve trois vice-présidents : Hippolyte Taine, Valentin Magnan et Théodule Ribot. En même temps, du 8 au 12 août se déroule à l'Hôtel-Dieu le premier congrès de l'hypnotisme expérimental et thérapeutique. Ce congrès est présidé par Victor Dumontpallier et a pour présidents d'honneur Charcot, Charles-Édouard Brown-Séquard, Paul Brouardel, Charles Richet, Eugène Azam, Cesare Lombroso et Ernest Mesnet39. Parmi les participants à ces congrès on trouve également Sigmund Freud, Joseph Delbœuf, Hippolyte Bernheim, Ambroise-Auguste Liébeault, Pierre Janet, Paul Janet, William James, Auguste Forel, Wilhelm Wundt, Moritz Benedikt, Jules Dejerine, Émile Durkheim, Frederik Van Eeden, Albert van Renterghem, Julian Ochorowicz et Frederick Myers. Les contributions des orateurs reflètent la polémique entre les deux écoles. Ainsi, pour Dumontpallier, « l'expérimentation démontre que l'expectante attention et la suggestion n'ont rien à faire dans certaines conditions déterminantes de l'hypnotisme ». Babinski déclare que si l'École de Paris ne conteste aucunement la réalité de la suggestion, elle soutient que la suggestion n'est pas l'unique source des phénomènes hypnotiques. Après avoir rappelé qu'il y a de nombreux moyens d'hypnotiser, Bernheim conclut quant à lui : « un seul élément, en réalité, intervient dans tous ces procédés divers : c'est la suggestion. Le sujet s'endort (ou est hypnotisé) lorsqu'il sait qu'il doit dormir... c'est sa propre foi, c'est son impressionabilité psychique qui l'endort ». modifier Suggestions criminellesEn 1884, un collaborateur de Bernheim, le juriste Jules Liégeois, suggère à des sujets hypnotisés de commettre des crimes, leur fournissant à cet effet des armes inoffensives40. Il les amène ainsi à commettre des simulacres de meurtres. Les membres de l'École de la Salpêtrière n'acceptent pas les conclusions que Liégeois tire de ces expériences41, à savoir qu'il est possible d'amener des personnes à commettre des crimes sous hypnose. En 1888, à l'occasion de l'affaire Chambige et en 1890, lors du procès de Gabrielle Bompart, l'hypnotisme fait l'objet de controverses judiciaires, certains experts admettant la possibilité de crimes en état d'hypnose, et d'autres la niant42. modifier La question de l'amnésie post-hypnotiqueAlors que Charcot faisait de l'amnésie post-hypnotique une composante nécessaire du grand hypnotisme, Bernheim montre que l'amnésie des suggestionnés peut être levée43. Delbœuf montre quant à lui que l'amnésie, loin d'être spontanée, est elle-même le résultat de l'attente du suggestionneur. Il affirme que « le souvenir et le non-souvenir ne sont que des faits accidentels, sans valeur caractéristique ». modifier Polémiques avec les magnétiseursLes disciples de Charcot disent avoir dépouillé le magnétisme animal de son aura de mystère, des chimères inventées par les magnétiseurs, pour le réduire à ce qu'il est vraiment : un phénomène nerveux, une « maladie du sommeil ». Ils prétendent, grâce à des expériences menées selon de stricts protocoles en milieux hospitalier, avoir dégagé le « noyau rationnel » de l'ancien magnétisme des concrétions fantastiques dont leurs prédécesseurs l'avaient recouvert44. « Le terme « hypnotisme », remplaçant celui de magnétisme, signale donc une purification, ou une prise en main enfin scientifique, mais le « phénomène » est, quant à lui, censé rester le même, ce qui en a été éliminé n'étant que croyances parasites »45. Ainsi, Alfred Binet et Charles Féré opposent « l'histoire merveilleuse du magnétisme animal... aux faits positifs de l'hypnotisme »46. Les tenants de l'hypnotisme stigmatisent les magnétiseurs pour leur goût immodéré pour le surnaturel, leur absence de méthode, leur précipitation et leur naïveté. De leur coté, les héritiers de Mesmer et Puységur accusent Charcot et ses disciples de sélectionner dans la phénoménologie du « somnambulisme magnétique » ce qui correspond à leurs présupposés idéologiques, laissant de coté les dimensions de l'esprit humain que le scientisme et le positivisme dominants sont incapables d'intégrer47. Parmi ces dimensions, on trouve notamment les phénomènes de « lucidité magnétique » qui désignent la capacité manifestée par certains somnambules, à certains moments privilégiés, de recevoir de l'information en paraissant s'affranchir de tous les canaux sensoriels connus48. Pour eux, le prétendu « noyau rationnel » dégagé par les hypnotistes n'est qu'un résidu appauvri, pathologisé, obtenu par des pratiques brutales et primitives, et notamment par un usage irresponsable des suggestions. L'enjeu du débat est de savoir si, en état somnambulique (ou hypnotique), les sujets sont plongés dans un état d'automatisme et de conscience amoindrie ou bien si, au contraire, comme l'ont toujours prétendu les magnétiseurs, ils accèdent à des facultés nouvelles et à une présence au monde plus intense49. Pour les hypnotistes, le conflit qui oppose les magnétistes à l'institution médicale met face à face les lumières de la raison et les ténèbres de l'occultisme, alors que les magnétiseurs considèrent que ce sont deux conceptions différentes de la raison qui s'opposent. À leurs yeux, la raison n'a pas le droit d'exclure des faits au nom d'une idée prédéterminée du possible et de l'impossible. Pour leurs adversaires, en revanche, certains phénomènes magnétiques contredisent l'ordre de la nature et on perd donc son temps à les étudier. Du 21 au 26 octobre 1889, se tient le Congrès international sur le magnétisme, au cours duquel les travaux de Charcot font l'objet de commentaires acerbes50. Les magnétiseurs reprochent également aux aliénistes leur manque de respect pour leurs malades. Ainsi, le magnétiseur tardif Auguste Leroux stigmatise « les faiseurs d'expériences (...) qui ont transformé les hôpitaux en laboratoires et réduit les malades à la condition des chiens, des lapins et des cochons d'Inde »51. modifier Postérité de l'École de la Salpêtrièremodifier Joseph BabinskiAprès la mort de Charcot en 1893, Joseph Babinski remplace la conception de l'hystérie héritée de son maître par celle de pithiatisme (du grec πειθώ, peitho, « persuasion » et ιατος, iatos, « guérissable »52) pour désigner « l'état pathologique se manifestant par des troubles qu'il est possible de reproduire par suggestion, chez certains sujets, avec une exactitude parfaite, et qui sont susceptibles de disparaître sous l'influence de la persuasion (contre-suggestion) seule »53. De ce fait il exclut l'hystérie du champ scientifique de la neurologie. Il utilise le terme de démence précoce, emprunté au psychiatre allemand Emil Kraepelin, pour désigner la schizophrénie, et écarte l'hypnose54. modifier Pierre JanetEn 1882, Pierre Janet consacre son agrégation de philosophie au thème de L'automatisme psychologique. Il y déclare que « les somnambules peuvent [...] prendre tous les caractères psychologiques possibles, pourvu que ce ne soient pas exactement ceux de leur état normal » et que « le somnambulisme est une existence seconde qui n'a pas d'autres caractères que d'être seconde ». À partir de 1883, alors professeur de philosophie au Havre, Janet s'occupe bénévolement des malades psychiatriques du docteur Gibert. C'est à cette époque qu'il réalise avec son frère, Jules Janet, des expériences sur la malade Léonie Leboulanger. En 1885 et 1886, ces expériences sont présentées à la Société de Psychologie Physiologique, présidée par Charcot, par l'oncle de Janet, le philosophe Paul Janet. En 1890, Charcot confie à Pierre Janet la direction du laboratoire de psychologie expérimentale de la Salpêtrière, et en 1893, Janet écrit sa thèse de médecine, Contribution à l'étude des accidents mentaux chez les hystériques. Après la mort de Charcot, Janet est l'un des seuls à continuer à s'intéresser à l'hypnose, estimant que le désintérêt pour ce phénomène n'est qu'« un accident momentané dans l'histoire de la psychothérapie »55. Janet fait remarquer que les descriptions de l'hystérie et de l'hypnose faites par Charcot reposaient sur un nombre très restreint de malades. En outre, il souligne que les trois stades de l'hypnotisme de Charcot étaient en réalité le résultat d'un entrainement subi par les malades et que, comme l'histoire du magnétisme animal était tombée dans l'oubli, Charcot croyait que tout ce qu'il avait observé chez ses hypnotisés étaient des découvertes nouvelles, alors que la plupart étaient connues depuis la fin du XVIIIe siècle56. Ainsi, par exemple, les phénomènes d'amnésie post-hypnotique avaient déjà été observés par Puységur avant la Révolution française. modifier Sigmund Freud
Sigmund Freud en 1900.
Sigmund Freud, financé par une bourse de voyage de la faculté de médecine de Vienne, passe quatre mois à la Salpêtrière du 20 octobre 1885 au 23 février 1886. Il assiste aux expériences de Charcot sur les paralysies hystériques et est impressionné par l'idée qu'une représentation inconsciente puisse être la cause de troubles moteurs57. De retour à Vienne, il fait une conférence sur l'hystérie masculine qui provoque des réactions perplexes de la part de ses collègues médecins. On sait notamment que le neurologue allemand Carl Westphal avait exprimé sa profonde inquiétude sur la tournure que prenaient les travaux de Charcot sur l'hystérie58. En décembre 1887, Freud annonce à Wilhelm Fliess qu'il s'est plongé dans l'hypnotisme et qu'il a déjà obtenu « toutes sortes de succès petits mais surprenants » et en 1888 il publie la traduction du livre de Bernheim De la suggestion et de ses applications thérapeutiques. Dans sa préface à cette traduction, il définit la suggestion comme « une représentation consciente introduite dans le cerveau de l'hypnotisé par une influence extérieure et qui a été acceptée par lui comme s'il s'agissait d'une représentation surgie spontanément ». En 1889, il rend visite à Bernheim et Liébeault à Nancy en compagnie de sa patiente Anna von Lieben. Cette même année, il décide d'appliquer la méthode de Janet sur la désuggestion des souvenirs traumatiques des patients sous hypnose, elle-même fondée sur la théorie traumatico-dissociative de Charcot. En mai 1889 il entame le traitement d'Emmy von M et passe pour la première fois à la méthode cathartique de Breuer, dans laquelle l'hypnose n'est plus employée à des fin de suggestion directe, comme un instrument permettant d'imprimer une représentation dans le cerveau du patient, mais où le patient peut, grâce à l'hypnose, se souvenir du trauma passé et le revivre affectivement. Freud souligne que « la remémoration dénuée d'affect est presque toujours sans effet ; le processus psychique qui avait surgi originellement doit être répété de manière aussi vivante que possible »59. Dès l'automne 1892, Freud délaisse progressivement l'hypnose proprement dite au profit de la « Druckprozedur », technique hypnotique indirecte héritée de Bernheim et Heidenhain, qui consiste à presser sur le front des patients et à leur demander d'évoquer une idée ou une image60. En 1893, Freud célèbre Charcot pour avoir fait de l'hystérie et de l'hypnose des phénomènes « objectifs » qu'il est rationnel et respectable d'étudier61. Au début de l'année 1895, Freud cesse d'avoir recours à l'hypnose62. En 1917, il déclare que « la psychanalyse proprement dite ne date que du jour ou on a renoncé à avoir recours à l'hypnose ». Dans la querelle entre la Salpêtrière et Nancy au sujet du caractère suggéré ou non de la « grande hystérie », Freud prend position en faveur de Charcot. Ainsi, en 1921, il fait part de sa « révolte contre le fait que la suggestion, qui expliquerait tout, devrait elle-même être dispensée d'explication ». modifier Aujourd'huiLes théoriciens de l'hypnose dénoncent aujourd'hui la rigidité du moule théorique, propre au scientisme fin de siècle, proposé par Charcot pour décrire les phénomènes hypnotiques. Ils montrent la complexité, le caractère mouvant de ces phénomènes. Ils confirment en cela les observations de magnétiseurs tels Bertrand ou Deleuze qui ont eu très tôt conscience du caractère protéiforme des faits hypnotiques63. modifier Notes et références
modifier Bibliographie
modifier Époque de l'École de la Salpêtrièremodifier Membres de l'École de la Salpêtrière
modifier Membres de l'École de Nancy
modifier Autres auteurs
modifier Comptes-rendus de congrès
modifier Bibliographie contemporaine
modifier Liens externes
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